Namasté !

Ma semaine avait affreusement mal commencé. Principalement parce que je rentrais du Népal où j’étais allé couler une quinzaine heureuse, oxygénée, en compagnie de sympathiques randonneurs amoureux du grand air et d’eux-mêmes, et qu’il avait fallu me réhabituer aux sordides allers-retours souterrains qui m’amènent quotidiennement de ma turne à mon poste de travail. J’en bavais.

Des randonnistes, y’en a des sympas et aussi d’autres tout à fait monstrueux. De vraies bêtes de foire.  Tous étaient venus bien équipés, comme il faut l’être pour un trek de deux semaines : 3 t-shirts, 1.5 slip, 1 pantalon-transformable-en-pantacourt-lui-même-transformable-en-bermuda, un couteau belge pour décapsuler les mousseuses, un bob-bandana rose bonbon, une gourdasse solidement accrochée au sac 45 litres, et le bâton de rando télescopique minutieusement rangé dans l’anus. Il paraît que ça aide à marcher.

Moi le grand air, je m’en cogne pas mal. C’est l’amour que j’étais venu chercher au Népal. J’avais envie de nouveauté, d’expériences inédites, j’étais prêt à tout. Elle m’était venue d’un coup cette idée. Comme ça ! Paf ! L’irrépressible envie de prendre le taureau. Par les cornes. De prendre le yak par la barbichette, comme disent les autochtones. Alors je me suis dis :

« Allez, OK, allez, c’est parti » et j’ai pris mes billets séance tenante.

J’ai choisi le trek au Népal parce que l’altitude, ça brouille la raison. On devient fou à vivre là-haut, y’a qu’à voir l’état des savoyards. Alors j’me suis dis « tu trouves pas l’amour ici, tu trouveras bien une folle là-bas ».

J’étais parti en fixant la limite d’âge de mes proies à 32 ans. Principe de précaution oblige, et aussi parce que la trentenaire, à l’instar du golden retriever, se laisse facilement amadouer par un carré de chocolat au lait de yak. J’en avais plein le sac, des quantités astronomiques, himalayennes. Mais à la vue du groupe qui m’accompagnait, et de Jacqueline, 47 ans, j’ai bien été obligé de rehausser ladite limite. On va pas se laisser crever de faim non plus.

Pour la séduire, j’ai d’abord essayé de mettre les grands plats dans les petits, mais comme ça ne rentrait pas, j’ai mis les petits dans les grands. J’étais content du résultat.  A la suite d’un repas tout à fait médiocre et après avoir résolument refuser de mourir d’amour enchaîné, j’entrepris de lui chanter la sérénade sous la fenêtre de sa chambre. Prestation impeccablement interprétée puisque cela m’a permis, dans la foulée, de lui montrer mes barres chocolatées J’exultais. Réussite totale.

Comme souvenir, j’ai ramené des chaussettes en laine tricotées main, ainsi qu’une diarrhée carabinée. C’est souvent ce qui arrive quand nos estomacs de baptous fragiles se frottent aux épices asiatiques de type « curry rouge ». C’est pas pour dire, mais il porte bien son nom, compte tenu de la couleur de la raie à mon cul la semaine suivante. J’en bavais.

En termes de caractère, on peut dire que le Népalais est sympa. Il est pas grand mais, paradoxalement, il est sympa. Enfin, on peut être grand et con, c’est pas la question, mais le Népalais il est petit et sympa. On peut aussi être un peu con et sympa, c’est tout à fait possible. Mais c’est pas le cas du Népalais.

Ils m’ont enseigné leur langue les Népalais, tellement ils sont sympas, et je peux même me targuer d’être rentré au bercail avec un solide lexique de deux mots :

Namasté (Bonjour !) et Chubaratri (Bonne nuit !)

Moi, pour les langues, on peut dire que j’ai encore pas mal à apprendre. Bien que je ne rechigne pas à m’adonner, quand l’occasion se présente, à des gâteries oro-linguales en tout genre, je traîne inexorablement un catastrophique accent américain dès que je tente de m’exprimer dans la langue de j’expire. N’empêche que « Namasté » c’est bien pratique quand t’es au Népal, surtout si t’as envie de dire « bonjour ». En France ça sert moins, mais c’est quand même bien vu d’être polyglotte, alors j’hésite pas à étaler mon savoir.

Le lundi en arrivant au bureau, « Namasté » que j’leur ai dit à mes collègues, avec un filet de bave qui pendouillait à cause que j’en bavais. Je me suis dit que ça les impressionnerait de m’entendre parler une autre langue, et peut être que ça m’vaudrait une prime ou une connerie comme ça. Y’a pas d’mal à rêver. C’est avec des tronches de six pieds d’longs qu’ils m’ont répondu :

« Namaquoi ? Nom d’une pipe, Stab, t’as changé depuis qu’t’es parti. J’dirais même que t’es plus l’même. T’es devenu bizarre quoi. Et encore j’me retiens d’pas dire étrange. Et essuie-moi donc ce filet de bave quand tu dis bonjour, tonnerre de Dieu ».

 J’en bavais.

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