Ma semaine avait affreusement mal commencé. Déjà, les ouragans, je suis pas fan. Ensuite, la tension était à son comble entre Donald et Kim Jun, faisant planer sur la planète l’ombre menaçante d’un conflit thermonucléaire de première classe. Pas fan non plus. Enfin, j’étais allé voir Mother d’Aronofsky, au cinoche, et je crois qu’à choisir entre revoir ce film et que Donald appui sur le bouton, je préférerais la deuxième proposition. Tout indiquait donc l’écroulement imminent de notre civilisation telle qu’on l’avait connu jusqu’à maintenant. Si tout se déroulait sans contretemps, nous devrions donc tous crever d’ici la fin de la semaine. Samedi peut-être.

Tout cela me foutait dans une rogne noire. Déjà parce que c’est jamais cool de crever, surtout le jour de shabbat, mais surtout parce que je n’avais toujours pas compris le lien de parenté entre Jon et Daenerys, et ce malgré des investigations des plus approfondies. Crever c’est déjà chiant, mais crever con c’est vraiment rageant. J’en perdais le sommeil. Alors j’enrageais. J’enrageais à en crever. Et je n’en dormais plus. Et puis, comprenant que je commençais à tourner en rond je décidâmes donc de faire quelques fautes de conjugaison, pour me calmer, et après m’en était rassasié, je préparîmes ma valise pour Barcelone, où l’Histoire m’attendait. Elle n’avait que ça à foutre, faut croire.

Après y avoir vécu pendant deux ans, je dois confesser avoir un faible pour Barcelone. Cette ville vaut bien une messe. Peut-être même deux. Alors j’y retourne souvent.

Bon, c’est vrai que c’est pas faux qu’on puisse pas dire que j’aime voir les hordes touristes s’affairant par légions sur les Ramblas pour venir s’empiffrer de paëllas insipides et réchauffées dans les traditionnels attrape-nigauds qui bordent l’avenue, ou même, quand le cœur les en dit, pour se faire tirer la bourse par les meutes de prostituées sournoises reconverties dans le vol en bande organisée. Ça, je suis pas fan.

Je n’ai pas beaucoup plus de sympathie pour les anglais qui, soûls comme des polonais, se baladent couilles à l’air dans les supermarchés de la Barceloneta le samedi matin, certainement à la recherche de deux œufs et d’une belle saucisse pour leur brunch saturnin. Je veux bien que les gens aient faim, mais de là à montrer ses denrées au premier autochtone venu, il faut quand même pas se foutre de ma gueule. Ça, je suis pas fan non plus.

Et puis, peut-être ne porté-je pas dans mon cœur les fripouilles qui vendent, sur la plage, père, mère, mojitos, tapis trop vieux, colliers trop laids, massages trop courts, préventes périmées ou chats pas assez vaccinés, et tout ça pour une bouchée de pain, s’égosillant plus les uns que les autres pour tenter de couvrir et le reflux de la marée et les beuglements des concurrents.

Non, décidément, tout cela m’écœure bien. Mais une pièce d’or n’a-t-elle pas toujours deux faces ? Et la beauté cachée des laids, des laids, ne se voit-elle pas sans délai, délai ?

Comment donc rester de marbre face aux 113 bijoux d’architectures du prince de la ville, Antonio Gaudi ?  Comment ne pas se laisser entraîner par le rythme effréné des fiestas endiablées ? Comment ne pas se laisser tenter par une tournée des bars à tapas de la Carrer Blaï, enchaînant cañas sur pinchos et pinchos sur cañas, ou par quelques caïpirinhas de la casa au Berimbau qui te feront danser la capoeira sur le bar jusqu’à 4h du matin en chantant l’hymne brésilien à tue-tête.

Chouette monument que la ville ne doit pas à Gaudi. C’est un mérite en soi.

Et comment donc ne pas s’émerveiller d’un Priorat pas trop tannique, en regardant le soleil se coucher et caresser de ses derniers rayons les cheveux d’or de la belle catalane qui se baigne nue dans les fontaines azurées du Palau Reial, et qui virevolte sensuellement sous le rythme léger du chant des goélands mazoutés. Quel spectacle que celui-ci !

Mais rien de tout cela ne m’attendait cette semaine. Une toute autre ambiance s’était installée. Point de ripaille, et l’on ne flâne pas dans les rues. La fideu a un goût amer, mais le pan con tomate a bien gardé sa couleur rouge sang, comme les dalles d’une avenue passante un jeudi du mois d’août. Un goût amer comme les larmes de deux doudous qui pleurent car ils ont perdu leurs jeunes compagnons. L’un avait trois ans, l’autre sept. Douze autres sont partis également, mais n’avaient pas de doudous, eux. Qui les pleurera ?

Et moi qui me morfonds à mon tour alors, puisqu’il semble qu’il n’y ait que ça à faire ici cette semaine. Ma vie défile devant mes yeux et j’me dis que j’ai vraiment eu du cul, au même titre que ceux qui postent sur les réseaux « OMG, quand je pense que j’ai visité la Sagrada Famila y’a 3 ans ». J’avais déjà eu pas mal de bol lors des attaques dans le 11ème à Paris, parce que j’ai un bon pote de primaire qui habite le quartier. Ça fait des années que je l’ai pas vu, mais il m’avait invité à son anniv y’a sept ans. J’avais pas pu y aller parce que j’avais pas trop envie. Mais quand on pense que j’aurais très bien pu dire « oui, je viens », à peine six ans avant le drame, et bah ça fait froid dans le dos d’se dire qu’la vie n’tient qu’à un fil.

C’est donc dans cet état de détresse et un élan de solidarité sincère que j’ai décidé de poster une photo de moi sur Insta, prise l’année dernière, sirotant un mojito imbuvable sur la plage barcelonaise, accompagnée d’un impeccable triple hashtag : #PrayFromBarcelona #CouldHaveBeenTheDoc #DrinkToForget.
J’ai pris 105 likes. Bonheur. Le mal est oublié.

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