Alors là tu vas pas me croire ! Un truc de ouf mon frère, mais j’jure sur la tête au fils à ma meuf que c’est archi-véridique.

J’entre dans la rame du métro pour aller au boulot, un beau matin d’avril qui t’fais te demander sérieusement ce que tu vas faire là-dedans. J’sais plus trop quel jour, sûrement un jour de semaine.
Pas de place pour s’asseoir. Moi j’aime pas trop ça parce que j’ai quand même quatre stations, et quatre stations c’est long, surtout quand on peut pas s’asseoir. Y’a une petite vieille assise là devant moi, je lui fais croire que je me suis cassé la papatte au jouant au curling hier. Elle comprend pas trop mais me voyant grimaçant, me cède sa place. Bonne petite vieille. Je pose donc mon p’tit cul de filou sur cette banquette insalubre, c’est pas lui faire un compliment. Et là, en face de moi, ne t’imagines-tu pas qu’est-ce que je vois, elle m’est apparue comme ça. Brune, belle avec son sourire intelligent et ses yeux de panda, et ses jambes toutes fines comme ça, et sa robe tombant jusqu’aux chevilles, chaste et sensuelle, ne dévoilant rien mais laissant tout pressentir. Parfaite.
Elle est assise en face de moi, et entre ses mains concentrées se trouvent Les bons conseils d’intégration du Docteur Stab… Pardon ? J’ose à peine y croire.
Mais oui, c’est logique : le bouquin vient de sortir aux éditions Ce Rêve Bleu. Elle sourit en le lisant. Et quel sourire, mon frère ! Je devais lui dire quelque chose…

« Vous aimé ? ai-je osé en m’autorisant cette faute d’orthographe que l’oral ne saurait exposer.

– Si j’aime, mais ce mec est juste un génie, me répond-elle du tac au tac ! »

Décidant de ne pas relever l’emploi intempestif du mot « juste » là où il n’avait juste rien à foutre, je saute sur ce rare compliment qui m’est fait pour lancer l’offensive. Je me présente, lui demande ce qu’elle fait.

« Moi, franchement j’ai pas envie d’être comme tout l’monde, mais il faut bien que je paie mon loyer. Je travaille à l’Underground Café. Dans le fond, je ne suis rien qu’une serveuse aux tomates, me répond-elle déconfite »

Une rêveuse, comme moi ! Du pain béni ! Et vas-y que j’te la cuisine, que j’te la laisse mijoter à feu doux, la serveuse aux tomates. Je lâche quelques vannes. Elle rit aux éclats, je crois qu’elle m’aime, je crois que je l’aime.

Je l’invite à prendre un verre, sur le champs. Il est 8h35 du matin, pas la peine de chercher l’erreur. Et là, en sortant de la bouche de métro, flashs de photographe dans la gueule, foule en délire, barrières de sécurité :

« Docteur Stab ! Docteur Stab ! hurlent les groupies prépubères. »

Un garde du corps me prend sous son aile de géant et m’épaule pour marcher, pour fendre la foule. Mais ma dulcinée s’est éclipsée.

« Attend man, j’étais avec une zouz y’a deux secondes, j’lui dis au colosse, elle est où ?

– Pas de chichis Docteur, on peut pas traîner, m’assène-t-il, terrassant d’une phrase tranchante mes projets casanovesques. Et moi qui m’imaginais déjà lui faire le coup de la turlutte austro-hongroise… Quel gâchis…

Nous fendons la foule, le garde du corps et moi. J’entends les groupies qui continuent de braire et je commence même à distinguer des cris familiers. Ce serait-y pas la voix à ma chef que j’entendrais là ?

« Docteur Stab ! Docteur Stab ! beugle-t-elle, hystérique ! »

Est-elle dans la foule ? Je ne le vois pas, tout est flou.
Une fan m’attrape violemment l’épaule et me secoue comme un prunier. Mais que fais mon garde du corps ?

« Docteur Stab ! Docteur Stab ! continue cette voix âpre. »

On me secoue toujours. J’ouvre les yeux, timidement. Je suis au bureau, assis à mon poste de travail, il est 15h18. Ma supérieure hiérarchique a sa main jaune posée sur mon épaule, ses yeux injectés de colère sont plongés dans les miens mi-clos, et un léger sourire presque vicieux arpente son visage, insinuation assez transparente qu’elle allait me dégager à grands coups de pompe dans le derche.

« Docteur Stab, je crois que vous vous êtes endormi, me dit-elle »

– Vous croyez ? Ai-je réussi à grogner après avoir repris mes esprits. J’étais justement sur le point de venir vous parler. Je sors me chercher un moccha-frapuccino lait de soja double sirop caramel-vanille. Vous en voulez un ?

Je bluffais bien sûr, mais ne lui dites pas.

– Ecoutez-moi bien Stab, vous me refaites un coup comme ça, et c’est terminé, c’est clair ?

– Bas les pattes, tête de prune ! Qui êtes vous pour vouloir m’empêcher de rêver ? Ma tête est déjà ailleurs, congédiez-donc le corps. Mais tant que je serai là il n’y aura pas de trêve, car entre ce boulot et mes rêves, je choisirai toujours mes rêves ! »

Et vlan !

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